La nouvelle recrue - Tamara Critchfield

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La nouvelle recrue

La nouvelle recrue - Tamara Critchfield

La première chose que j’ai remarquée quand je suis arrivée dans mon nouveau bureau, ce sont les regards posés lourdement sur moi et les mots évoqués à voix basse,  juste au moment où je passais. Je savais que l’on parlait de moi.

C’est toujours difficile d’intégrer une nouvelle équipe, surtout si elle est composée essentiellement d’éléments féminins. La plupart du temps, le patron vous présente à tous vos collègues. Vous êtes un peu gênée, mais bien élevée, alors vous faites le maximum pour paraître aimable et courtoise. Vous serrez la main de chacun avec un sourire jusqu’aux oreilles sans laisser apparaître votre trac.

C’est de cette façon que j’ai fait la connaissance d’Hélène, ma nouvelle secrétaire. Elle me donnait l’impression d’être ravie de faire ma connaissance. Je me suis tout de suite sentie en confiance. Je me trompais.

Alors que je commençais à prendre possession de l’espace qui m’était alloué, chacune s’affairait à sa tâche, et déjà, je réalisais que je n’étais pas la bienvenue. Quelque chose en moi déplaisait.

Le décor était posé.

Durant les jours qui ont suivi, je me suis attelée à apprendre le fonctionnement du département avec professionnalisme, patience et humilité. Je voulais donner le meilleur de moi-même, et ne pas décevoir ma directrice. Entre les dossiers à éplucher, les problèmes à régler, les couloirs à traverser (sans mentir, environ 80 mètres de long !), les mails urgents, la livraison 24h des colis en attente et la réception des clients hargneux, je n’avais pas cinq minutes à moi. Je finissais toujours très tard, bien plus tard que mes camarades qui semblaient beaucoup moins débordées que moi. Normal, j’étais la petite nouvelle. Et j’avais un poste à responsabilité. Je devais donc donner l’exemple.

Un soir, alors que j'allais partir pour rejoindre mon compagnon au cinéma, ma directrice est rentrée dans mon bureau comme une furie et m’a passé un savon.  J’avais apparemment, fait une grosse erreur de stratégie dans le choix d’un fournisseur beaucoup trop gourmand à son goût. Au moment où je m’apprêtais à lui répondre pour me justifier, elle claqua la porte et me laissa plantée là, ahurie et stupéfaite.

J’ai tenté plusieurs fois de revenir vers elle pour m’expliquer, mais elle me fuyait. Je n’ai donc plus cherché à la côtoyer. À compter de ce jour, tout ce que je faisais était sujet à caution.

La guerre était déclarée.

Pourtant, avant cet incident, nous avions déjà eu l’occasion de discuter, elle et moi, lors de nos dîners à la cantine de la boîte. Elle paraissait plutôt sympathique, et nous bavardions de tout et de rien. Surtout de rien. Elle n’était pas le genre de personne à se confier, et les seuls sujets que nous évoquions, étaient teintés de mode, de maquillage ou de restaurants branchés à fréquenter. Cela me convenait.

À compter de ce jour malheureux, tout ce que je faisais, était sujet à caution. Chaque fois que j’avais besoin d’un conseil, on me le refusait. Au dîner, on ne me proposait jamais de partager une table. Lors des réunions mensuelles, personne ne s’asseyait à côté de moi. Je me suis sentie évincée. Et je trouvais ça injuste.

Un jour, n’y tenant plus, j’ai voulu avoir des explications.

Par l’intermédiaire d’un des responsables des ressources humaines, j’ai fini par comprendre. Le poste que j’avais acquis ne m’était pas vraiment destiné. J’avais joué de mon influence auprès de la direction pour l’obtenir (mon frère était un ami du chef du personnel). Un travail qui m’irait comme un gant. Il fallait que je l’aie.

Et je l’ai eu.

Mais autour de moi, personne ne m’avait averti des conséquences qui allaient peser sur cette décision. J’avais privé l’une des collaboratrices de la société à acquérir ce job. Elle attendait cette promotion depuis longtemps. Je lui avais coupé l’herbe sous le pied. J’en étais désolée. Car même si je suis un peu carriériste, je n’en suis pas moins humaine et je n’aime pas faire du mal à mes semblables. Cependant, j’ose espérer que si l’on m’a confié ce poste, c’était avant tout parce que l’on me trouvait compétente.

La personne en question était Hélène, ma secrétaire. Elle avait le soutien de toute la société. On était en train de me le faire payer.

Durant de longs mois, j’ai tenté de me faire toute petite. D’ailleurs, on ne me donnait pas beaucoup l’occasion de me manifester. Hélène exécutait son travail sans broncher, les autres ne m’adressaient plus vraiment la parole.

Ce n’est qu’au début de l’été que les choses se sont tassées. Petit à petit, j’ai fini par me faire apprécier par l’équipe, et même si de temps en temps, certaines me regardaient de haut, j’avais l’impression que l’orage était passé.

Quelques jours avant les vacances, j’ai décidé d'inviter Hélène à souper dans une brasserie près du bureau. Un endroit plein de charme avec une jolie terrasse fleurie donnant sur le parc. À ma grande surprise, elle a dit oui. 

Nous nous sommes retrouvées toutes les deux, face-à-face, savourant un verre de vin blanc. L’air était doux, et j’étais particulièrement heureuse (mon compagnon m’avait annoncé le matin même qu’il voulait m’épouser).

J’allais lui demander de me pardonner pour le mal que je lui avais fait, malgré moi. Mais c’est elle qui a pris la parole. Elle m’a fait ses excuses. Je ne méritais pas ce que toute l’équipe m’avait fait subir. Elle avait appris, petit à petit, à me connaître mieux et ses sentiments vis-à-vis de moi s’étaient améliorés. J’étais quelqu’un de bien. En tout cas, c’est ce qu’elle m’a dit au moment où nous avons trinqué.

Nous n’avons plus jamais reparlé de tout çà. Aujourd’hui, Hélène a changé de service. Elle est responsable des achats et semble s’épanouir dans ses nouvelles fonctions. J’avoue avoir participé amplement à sa promotion. Je l’ai appuyée à maintes reprises auprès de nos employeurs.

Mais chut, elle ne le sait pas. Et c’est beaucoup mieux comme ça.